21 décembre 2006
Un jeu à la con

C'est un jeu à la con. Mais les habitants de la ville n'aiment rien tant que le hasard et les gains ou déveines qu'il procure. Il arrive que le boudin à vélo, de manière aléatoire, bloque une des bicyclettes. Il faut alors aller payer une somme forfaitaire, une amende, au préposé. Par contre, le gain peut-être élevé si vous réussissez à garder votre monture libre un certain nombre de fois consécutives, une carte à poinçonner faisant foi. Evidemment, plus vous accumulez de points (et plus vous prenez le risque de retrouver le vélo bloqué), plus la récompense est élevée.
08 décembre 2006
Objets trouvés

« ... trop méticuleux sont ces gens. Toujours à l'affut. ne perdent jamais rien ; ce n'est pas chez eux que l'industrie des parapluies ou des gants peut être florissante. Pour tout vous dire, le bureau des objets trouvés se résume à un coin de cour, sous un auvent. Les objets sont soigneusement emballés, prets à être envoyés à des organisations de bienfaisance car dans la majorité des cas, s'ils ont été perdus, c'est volontairement et personne ne viendra les réclamer. »
05 décembre 2006
Balance subtile

Après leur décès, on pesait les coeurs des cadavres avec ce qui s'appelait une balance subtile. Pour déterminer les Justes. Ceux qui méritaient d'être ensevelis plutôt que d'être incinérés à tout va. Ceux qu'on essaierait de montrer comme exemples.
Leurs coeurs étaient soigneusement remis dans la cage thoracique, laquelle était refermée et recousue par des vieilles femmes à la méticulosité sans égale. Les coeurs des bouffeurs d'air étaient, eux, mis dans de grands sacs qu'on balançait dans les brasiers en même temps que les corps.
30 septembre 2006
Au pays des miros

Au pays des miros, le moindre accessoire, bibelot ou utilité ressemble à une bestiole fantastique égarée sur la commode. Des griffons avec interrupteurs, des chimères à fréon, des basilics à butane, des behemoths fils de robinetteries, des gobelins à portes coulissantes.
Et comme je fais partie de la grande confrérie des miros qui, par coquetterie, ne portent pas de lunettes, mon petit chez moi grouille d'une faune indistincte et à vrai dire inidentifiable.
12 septembre 2006
Les pythons de garde

Il y a des gens qui ont des chiens de garde. Des grosses bestioles baveuses dont l'ambition est de choper le bras du facteur.
Il y a aussi les ceusses qui ont des pythons de garde. Qu'ils peignent en bleu. Pour bien signaler qu'ils sont de garde (les pythons) et donc potentiellement dangereux.
08 juin 2006
L'assiette de Van Gogh

Petit, on me racontait que cette assiette, dans la famille depuis au moins la IIIème croisade, avait servi à Van Gogh pour préparer ses ocres. En ma présence, on lui vouait une sorte de respect affectueux, bien qu'une fois j'ai vu un de mes oncles y écraser une cigarette. Mais ma grand-mère avait vite fait disparaitre les traces du blasphème. Il y avait aussi le porte-parapluie de Bismarck, le cable de frein de Louison Bobet, et bien d'autres trucs qui, de prime abord banals, s'avéraient prestigieux.
Evidemment, j'ai appris par la suite que ce n'était que des contes que l'on racontait aux enfants pour que, pour autant que j'ai compris, ils aient une vision émerveillée du monde. C'était une bonne idée, et si un jour j'ai des gamins, ils auront droit eux aussi au chausse-pieds de Churchill ou au décapsuleur de Malraux.
26 mai 2006
Calme bleu

Lorsque mon chat est mort, j'ai fait brûler une bougie au bord de la fenêtre. Petite flamme jaune pendant que le froid s'emparait de la boule de fourrure. Au matin, le corps paraissait reposé, le sourire du chat s'était accentué et le relief de mon micro-cierge baignait dans la lumière bleutée du matin. J'y vis malgré tout un bon augure.
21 mai 2006
Figure de proue

Le capitaine Achab n'est pas mort. Il coule une retraite paisible dans un loft rénové dans le 6ème arrondissement. Il nourrit les pigeons, gave ses chats de sheba, lit Platon dans le texte et écoute du Bach à faible volume. Il regarde aussi souvent les nuages passer mollement dans le bout de ciel qu'on peut distinguer de la cour intérieure. Son seul luxe : la figure de proue de son dernier navire, à la silhouette toute droit sortie d'un film de Murnau et qui effraie fort ses petits-enfants.
19 mai 2006
Monsieur Feu Rouge

Parfois, je dis : "Bonjour, Monsieur Feu Rouge". Enfin, quand je suis fatigué de me faire bousculer par la horde des lémures grognons. Monsieur Feu Rouge, lui, est toujours bien disposé. Toutes les instances de Monsieur Feu Rouge sont dans le même cas. C'est agréable. Robuste et tricolore en alternance, Monsieur Feu Rouge se laisse tripoter, et sa carapace granuleuse laisse de délicats frissons sur les doigts. Le mieux, evidemment, est de poser la tête contre Monsieur Feu Rouge, un oeil à la hauteur d'un des ses trois orifices. Et quand la lumière vient (rouge, orange ou vert), pfiou ! Comme une plongée dans un lac monochrome ... Et plus un bruit, tout d'un coup.
12 mai 2006
Espèces

Des fois on se dit - suite à des remarques plus ou moins fielleuses
- qu'il serait bon qu'on ait un intérieur digne de ce nom. Je veux
dire, pas ces quelques trucs récupérés à droite à gauche, sans lien
stylistique entre eux, mais qui remplissent tout de même bien leur
fonction (de meubles).
Alors on va à la grand-messe, chez Ikea ou
Habitat, on reste un peu hésitant devant les merveilles que des
designers qui n'ont peur de rien (et surtout pas du ridicule) nous
offrent contre de très sonnantes espèces. C'est bien ça le problème :
les espèces. Le porte-manteau en forme de Giacometti, why not, mais
faut-il vraiment y mettre un quart de salaire mensuel ?
Et je me dis
que non. Alors je m'éloigne en sachant, heureux, que je ne remettrais
pas les pieds dans le temple avant une ou deux années ...