30 septembre 2006
Au pays des miros

Au pays des miros, le moindre accessoire, bibelot ou utilité ressemble à une bestiole fantastique égarée sur la commode. Des griffons avec interrupteurs, des chimères à fréon, des basilics à butane, des behemoths fils de robinetteries, des gobelins à portes coulissantes.
Et comme je fais partie de la grande confrérie des miros qui, par coquetterie, ne portent pas de lunettes, mon petit chez moi grouille d'une faune indistincte et à vrai dire inidentifiable.
28 septembre 2006
Les barres rouges

Ca, c'est chez moi. Les barres rouges m'empêchent d'aller dans la pièce du fond. Sans quoi je connaitrais par coeur mon appartement, et lassé, je m'y ennuierais déjà. Les barres me preservent de cela et maintiennent une part d'obscurité dans cet endroit qui pourtant m'appartient.
Inutile de dire que les ouvriers qui les ont installées m'ont pris pour un cinglé, surtout lorsque j'ai insisté pour qu'ils les peignent de cette couleur qui ne pouvait que me rappeller à chaque instant que je n'était pas maître chez moi de mon propre chef.
26 septembre 2006
Les grands singes

Quand j'étais petit, les grands singes avaient encore la côte. Je me blotissais contre mon père, ravi, pendant que King-King se battait contre le Tyranosaurus-Rex. Plus tard, j'ai appris à aimer le film, et même à le respecter, comme un de ces vieux immeubles qui se dressent, fiers de leur architecture datée. J'aimais le grand singe solitaire, j'aimais la naïveté des gens qui avaient inventé le grand singe et leur joie à animer toutes leurs machineries.
24 septembre 2006
Le gosse

Mon fils, je le voudrais comme cela. Parfait, de porcelaine. Sans vie et sans douleurs, le regard indifférent au monde qui l'entoure. Il ne saura evidemment jamais à quoi il a échappé, mais peut-être, un jour, en lisant quelques pages de mon journal de bord, devinera-t-il, entreverra-t-il les sacrifices auxquels j'ai consenti et les déformations auxquelles je l'ai astreint.
23 septembre 2006
La modification

La rue, certains jours a des aspects étranges et pour tout dire, inquiétants. On ne s'y reconnait plus, et l'on se sent comme Ariane avançant à reculons vers le Minautore. La Préfecture a bien disposé de grands panneaux, avertissements en gigantesques lettres rouges, mais l'on déplore chaque années une dizaine de disparitions dans les rues qui ont subi la modification.
21 septembre 2006
Portage

Dans la vie, il y a ceux qui font des trucs, par exemple, aider les mamans à descendre les escaliers dans le métro. Et il y a ceux qui sont témoins. Qui ne font rien.
Comme à la télé : ceux qui essaient de ranimer le blessé durant la guerre et ceux qui, caméra au poing, le cadrent bien serré en train de pisser son sang.
18 septembre 2006
Dans le temps III

Dans le temps, j'ai travaillé aussi. Si, si. J'y allais avec des bouts de ferraille dans les veines qui s'accrochaient partout. Ca aurait fait rire mes proches si je leur avais dit. Je n'admirais plus les gens dans les souterrains ; j'y étais. Je m'asseyais dans un bureau et essayais de me raccrocher au bruit ténu de la climatisation pour ne pas trop regretter d'être là. Mais peine perdue. Je n'étais pas seul. Je devais transpirer en public. Regarder le public en public. J'attendais le midi. Pour que le public parte. Moi je prétextais toujours des maux d'estomac. Et en été, je pouvais fermer les stores, tous les stores, y compris ceux qui donnaient dans le couloir, pour me fabriquer en douce ma petite obscurité à moi, tranquille, et je regardais la lumière que j'avais ainsi piégée.
17 septembre 2006
Dans le temps II

Dans le temps, je sortais parfois de chez moi. Je détestais ça. J'avais toujours du sable dans les poumons. C'était pénible. J'avais chaud ou j'avais froid ; c'était selon. Mais ça n'allait jamais. J'aimais bien aller me réfugier dans les passages souterrains avec le vague sentiment qu'ils me protégeraient de quelque agression humaine ou non-humaine et que, de surcroît, je pourrais plus facilement me fondre dans le décor. Pourtant, il y en avait du monde, sous terre, mais cela ne m'inquiétait pas. J'étais invisible, indiscernable, perdu dans la matité grossière des parpaings. Et de loin, je les voyais, tous ces gens. Oh, ils ne me faisaient pas peur, comme je l'ai dit. Ils étaient si pressés, si avides de couloirs, si désireux d'aller où ils devaient aller, que je ne pouvais m'empêcher de les envier.
16 septembre 2006
Dans le temps I

Dans le temps, j'étais calme. Serein même. Le temps s'écoulait grain à grain entre mes doigts. Je pouvais passer des heures à ausculter les différentes nuances du silence. A regarder l'apathique progression du soleil dans le ciel. A touiller la poussière. J'approchais aussi mon oeil des pierres. Des pierres de la nature ou des pierres de l'homme. Je l'approchais jusqu'à ce que la stéréoscopie faille et que je sois obligé de fermer une paupière. Jusqu'à ce que les détails se noient dans le flou. Jusqu'à ce que je sois la pierre qui emplissait tout mon champ de vision, collé à ses félures, ses granularités, ses imperfections, dans un vaste univers asservi à un défaut de mise au point. Et je restais là des heures. Sans entendre le bruit du monde alentour, comme si ce spectacle trouble dans lequel je m'immergeais annihilait les autres sens.
Mais c'était dans le temps.
15 septembre 2006
L'Oeil qui saigne

Qui se meurt là ? Gros insecte vitreux blessé lors d'un tournoi ?
L'Oeil Qui Saigne, que n'eut pas le temps d'achever Raymond Roussel ?
Qui s'est fracassé le crâne, là, autour de la grosse protubérance noire ? Quelqu'un dont on cherche à garder le souvenir ? A tel point point que l'on a découpé les panneaux de verre et qu'on les a exposés droits et fiers sur un mur, comme un témoignage malveillant ? Son nom au dessus ? Quelque formule votive ? Aphorisme pour le passant : "N'oublie pas : demain tu seras mort et pour les plus chanceux, borgne" ?